Du gouvernement Michel à l’Arizona : la stratégie du « starve the beast » continue
Réduire les recettes de l’État et de la sécurité sociale, laisser les déficits se creuser, puis invoquer ces déficits pour justifier de nouvelles économies : dans une carte blanche publiée dans De Morgen, Jef Maes, ancien secrétaire fédéral de la FGTB, décrypte une stratégie politique qui, selon lui, est à l’œuvre depuis le gouvernement Michel et se poursuit aujourd’hui avec l’Arizona.
Déficit budgétaire – Un excellent exemple de la stratégie « starve the beast »
Une carte blanche de Jef Maes, ancien secrétaire fédéral de la FGTB, publiée dans De Morgen.
Une séquence télévisée reste gravée dans ma mémoire. Dans un moment d’inattention, Bart De Wever y reconnaissait que le déficit budgétaire actuel avait été délibérément organisé.
Cela s’est produit sous le gouvernement Michel, dominé par la N-VA et les libéraux, qui a accordé aux entreprises un cadeau fiscal et parafiscal de pas moins de 12 milliards d’euros, sans prévoir de recettes compensatoires.
L’impôt sur les bénéfices des entreprises a ainsi été ramené de 33 à 25 %. Les cotisations patronales ont également été réduites, de 32 à 25 %. C’est ce qu’on a appelé le « tax shift ».
« Il est exact que le tax shift n’est pas suffisamment financé. On a délibérément choisi de ne pas tout prendre en compte. À terme, cela impose une logique infernale d’économies et conduit donc à s’attaquer aux dépenses publiques là où elles se trouvent encore : dans la sécurité sociale », déclarait De Wever au site d’information Newsmonkey en 2017.
Contraindre les gouvernements futurs à réaliser des économies dans la sécurité sociale était donc l’objectif ultime.
Le gouvernement Vivaldi, composé des socialistes, libéraux, écologistes et du CD&V, n’est pas tombé dans le piège. Ce qu’il a consacré, à juste titre, à l’augmentation de la pension minimum – environ 3 milliards d’euros – n’était toutefois qu’une fraction des 12 milliards précédemment offerts aux entreprises.
Cet argent a en outre été bien dépensé puisque, pour la première fois depuis que ces statistiques sont établies, le taux de pauvreté a fortement diminué, pour atteindre 10,9 %.
Ce que peu de gens savent, c’est que De Wever avait par ailleurs accepté ces mêmes améliorations sociales dans le préaccord de Vollezele conclu avec Paul Magnette (PS), en échange d’une poursuite de la régionalisation. Ce préaccord a été bloqué par les libéraux et les écologistes, mais ses corrections sociales ont ensuite été reprises sous Vivaldi.
Un sacré culot
Ce même De Wever, qui avait délibérément mis à mal les finances publiques sous le gouvernement Michel avant d’accepter ensuite l’augmentation des minima sociaux, a réussi, pendant la campagne électorale de 2024, à faire porter entièrement au gouvernement Vivaldi la responsabilité du « pourrissement » des finances publiques. Il fallait oser. Et réussir à le faire croire.
En fin de compte, son gouvernement Arizona fera ce qui constituait déjà l’objectif il y a dix ans : réaliser de lourdes économies dans la sécurité sociale. Et De Wever parvient, dans le même temps, à se présenter comme le « sauveur de la patrie ». Un excellent exemple de la stratégie du starve the beast[1], qui est d’ailleurs toujours à l’œuvre.
Car tandis qu’on dramatise autour des 10 milliards d’euros d’économies qu’il faudrait aujourd’hui trouver, ce gouvernement a encore accordé 2,3 milliards d’euros de cadeaux aux entreprises, sans même compter les flexi-jobs bon marché et les heures supplémentaires. Parallèlement, des milliards supplémentaires sont dégagés pour la défense ainsi que pour des réductions d’impôts qui ne sont pas financées.
Pourtant, nous avons déjà connu cela. Après que les gouvernements Martens et Dehaene eurent résorbé un déficit budgétaire qui atteignait pas moins de 17 %, la Belgique disposait, à la fin des années 1990, d’un excédent budgétaire structurel suffisant pour absorber les futurs surcoûts liés au vieillissement de la population. Dehaene y était d’ailleurs parvenu en combinant économies et nouvelles recettes. J’ai moi-même participé à l’organisation des grèves contre le Plan global de Dehaene en 1993, mais je dois l’admettre : comparé à la trajectoire suivie aujourd’hui par l’Arizona, ce plan était un modèle d’équilibre.
Le gouvernement Verhofstadt, coalition libérale-socialiste-écologiste, a cependant dilapidé cet excédent budgétaire. Dans le livre Een open boek – 8 jaar Verhofstadt (« Un livre ouvert – 8 années Verhofstadt »), ses auteurs se vantent d’avoir réduit les impôts fédéraux de 10,4 milliards d’euros, dont une part importante au bénéfice des entreprises. Dans ses tableaux budgétaires, Luc Coene, chef de cabinet de Verhofstadt, tablait sur d’énormes « effets retour ». Plus tard, devenu gouverneur de la Banque nationale, Coene allait devenir l’un des principaux défenseurs de l’allongement des carrières et des économies dans la sécurité sociale. À la fin du gouvernement, le ministre du Budget Vande Lanotte (Vooruit) a vendu des bâtiments publics, pour ensuite les reprendre en leasing auprès d’investisseurs privés.
En fin de compte, les néolibéraux sont parvenus, cette fois encore, à appliquer leur stratégie du starve the beast : réduire à ce point les recettes de l’État que les gouvernements suivants, quelle que soit leur composition, soient contraints de réaliser des économies.
Même le rédacteur en chef de Trends a dû reconnaître, dans son dernier livre, que les gouvernements de centre gauche Dehaene et Di Rupo avaient réalisé davantage d’économies que les gouvernements de droite dominés par les néolibéraux.
Que ces épisodes de notre histoire politique servent de miroir au débat budgétaire actuel, dans lequel, une fois encore, peu de choses seront ce qu’elles paraissent être.
[1]« affamer la bête », stratégie politique qui vise à réduire volontairement les recettes de l’État afin de créer une contrainte budgétaire qui servira ensuite à justifier la réduction des dépenses publiques.
Bert Engelaar répond à Roland Duchâtelet : «Une autobiographie n’est pas un modèle social»
Dans une interview publiée le 14 août dans De Morgen « Qu’ils rêvent tant qu’ils veulent, mais pas avec mon argent », l’entrepreneur Roland Duchâtelet défend une refonte radicale de notre modèle de société : fin de l’obligation scolaire dans le secondaire, désinvestissement public de l’enseignement universitaire, remise en cause de notre système de sécurité sociale et même du fonctionnement de notre démocratie. Il propose également d’autoriser à nouveau le travail des enfants dès l’âge de 12 ans.
Bert Engelaar, président de la FGTB, lui répond : une société ne se gère pas comme une entreprise et un parcours individuel, aussi exceptionnel soit-il, ne peut servir de modèle pour tous.
Notre société n’est pas une holding, les citoyens ne sont pas des actionnaires
Une carte blanche de Bert Engelaar, président de la FGBT
Roland Duchâtelet a un problème avec la société : elle lui coûte trop cher. Dans l’interview (De Morgen), l’entrepreneur raconte qu’il ne possédait rien lorsqu’il s’est marié, qu’il travaillait pendant ses études et qu’il est devenu un entrepreneur à succès. Très bien. Mais une autobiographie n’est pas un modèle social.
« J’ai pu le faire, donc tout le monde le peut » : la formule paraît séduisante lorsqu’on est soi-même parvenu au sommet. La réussite devient un mérite individuel, l’échec une défaillance personnelle. L’origine sociale, la chance, la santé, l’éducation, le réseau, le fait d’avoir des parents avec ou sans argent disparaissent du tableau. Et l’inégalité finit ainsi par devenir la faute de ceux qui la subissent.
Lui-même a pu étudier dans une université subsidiée. Aujourd’hui, les autres n’auraient qu’à emprunter, « comme en Amérique ». Ce qui allait de soi pour vous devient soudain, pour la génération suivante, un luxe qu’elle doit financer elle-même.
L’interdiction du travail des enfants pourrait, selon lui, être levée à partir de 12 ans. Dans sa région, les employeurs doivent faire venir des Roumains, alors que les enfants pourraient « tout aussi bien cueillir des pommes et des poires ». Bien sûr qu’un enfant de 12 ans en est capable. La question n’est pas de savoir si les enfants peuvent travailler. La question est de savoir pourquoi nous avons décidé qu’ils ne devaient pas avoir à le faire. Le droit à l’éducation, aux loisirs, au développement et à la protection, vous vous souvenez ? Résoudre une pénurie de main-d’œuvre en faisant travailler des enfants de 12 ans n’est pas une idée révolutionnaire pour l’avenir. C’est une idée particulièrement ancienne à laquelle nous avons eu raison de renoncer.
Gains de productivité
Il y a ensuite l’IA. Des millions d’emplois seraient appelés à disparaître. C’est un débat que nous devons avoir. Mais il est absurde de prédire qu’il y aura bientôt moins de travail pour les adultes tout en proposant de mettre les enfants de 12 ans au travail. La question la plus importante est de savoir à qui profiteront les énormes gains de productivité générés par l’IA. Lorsque les machines prennent en charge une part croissante du travail, nous pouvons utiliser cette richesse pour avoir davantage de temps, un meilleur enseignement, de meilleurs soins et davantage de sécurité d’existence. Ou concentrer les bénéfices entre les mains d’un petit groupe de propriétaires et donner aux autres une somme d’argent pour qu’ils puissent continuer à consommer.
Le raisonnement sur l’école part lui aussi largement de sa propre expérience. Ses enfants et son petit-fils sont surdoués et s’ennuyaient à l’école. Mes propres fils aussi. Je sais donc que notre enseignement montre parfois ses limites à cet égard. Mais en conclure que l’enseignement secondaire devrait devenir facultatif est tout autre chose.
Pour certains enfants, l’école est ennuyeuse. Pour d’autres, c’est l’endroit où, pendant quelques heures, leur origine sociale ne détermine pas jusqu’où ils ont le droit de rêver. Un enfant a des parents très diplômés, un ordinateur et un réseau qui lui ouvre des portes. Un autre fait ses devoirs sur la table de la cuisine pendant que sa mère travaille en soirée. Donnez-leur à tous deux la même prétendue « liberté » et leurs chances resteront radicalement différentes.
Il en va de même des 8 euros de ticket modérateur chez le médecin qui, selon Duchâtelet, ne représentent pas grand-chose. Pour beaucoup de gens, 8 euros, c’est bel et bien de l’argent, qui s’ajoute au loyer, à l’énergie, à l’alimentation et aux médicaments. Celui qui n’a jamais besoin de compter jusqu’à la fin du mois devrait être prudent lorsqu’il décide de ce qui représente peu de choses pour les autres.
Mode d’emploi
C’est là que le bât blesse dans cette interview. Un homme qui a connu une réussite exceptionnelle transforme son parcours de vie exceptionnel en mode d’emploi valable pour tout le monde. Une société ne peut pas être organisée en fonction des exceptions. Tout le monde ne devient pas entrepreneur, tout le monde ne peut pas emprunter et tout le monde ne dispose pas d’un filet de sécurité financier lorsque quelque chose tourne mal. C’est précisément pour cette raison que les générations qui nous ont précédés ont construit la sécurité sociale, l’enseignement public, le droit du travail et des soins de santé accessibles.
Les idées exprimées sur la démocratie sont elles aussi hallucinantes. Les parlements seraient trop lents, Singapour serait un modèle et même la Chine serait une démocratie. Toujours la même idée : laissez les bonnes personnes décider et tout deviendra plus efficace. Une société n’est pas une holding. Les citoyens ne sont pas des actionnaires. Les enfants ne sont pas une réserve de main-d’œuvre bon marché.
Duchâtelet a bénéficié d’opportunités dans une société qui investissait dans l’enseignement, la recherche et les infrastructures, et il a su les saisir. Respect. Mais cette réussite ne vous donne pas le droit de décider que les autres n’ont désormais plus besoin de ces mêmes opportunités.
Un enfant de 12 ans n’a pas sa place dans un verger parce qu’un employeur ne trouve pas de cueilleurs de fruits. Un jeune ne devrait pas commencer ses études avec une montagne de dettes parce que ses parents n’ont pas les moyens de lui payer l’université. Une personne malade ne devrait pas reporter une visite chez le médecin parce que 8 euros semblent représenter peu de choses aux yeux de quelqu’un d’autre.
Le progrès, c’est faire en sorte que ceux qui viennent après nous aient davantage de chances. Pas leur présenter la facture des chances dont nous avons nous-mêmes bénéficié.
Plus de la moitié des personnes qui ont perdu leurs allocations de chômage cette année se sont tournées vers le CPAS, tandis qu’une faible proportion seulement a retrouvé un emploi. Pour Bert Engelaar, ce premier bilan montre surtout que le gouvernement De Wever déplace la facture et appauvrit les personnes concernées sans résoudre les problèmes du marché du travail ni ceux des finances publiques.
Dans une carte blanche publiée sur DeWereldMorgen, média flamand indépendant, il appelle à changer de cible : plutôt que de chercher de l’argent dans les poches de celles et ceux qui en ont le moins, il est temps de faire contribuer équitablement les plus grandes fortunes.
Une carte blanche de Bert Engelaar, président de la FGTB
Plus de la moitié des chômeurs qui ont perdu leurs allocations cette année ont depuis demandé un revenu d’intégration au CPAS. Le gouvernement De Wever estimait qu’environ un chômeur exclu sur trois ferait cette démarche. Ils ont été 53 %. Sur les plus de 99.000 personnes qui ont vu disparaître leurs allocations de chômage, plus de 52.000 ont demandé un revenu d’intégration et plus de 43.000 l’ont effectivement obtenu.
La grande réforme du marché du travail dont ce gouvernement était si fier apparaît, pour l’instant, surtout comme une coûteuse opération de déménagement : des personnes sont exclues de l’assurance chômage pour se retrouver, quelques guichets plus loin, au CPAS.
L’allocation disparaît des comptes de l’ONEM, mais la personne, évidemment, ne disparaît pas. Pas plus que son loyer, sa facture d’énergie ou le prix de son panier de courses. Le gouvernement fédéral peut se targuer d’une baisse des dépenses dans un régime tandis que les communes héritent de dossiers supplémentaires, d’un accompagnement accru et de nouvelles dépenses. La facture n’est pas réglée : elle est déplacée. Et, au passage, le revenu de la personne concernée diminue généralement fortement. Voilà donc, apparemment, ce qu’on appelle une réforme.
Pourtant, dans l’esprit d’une bonne partie de la Flandre, tout cela sonne bien. Supprimer les allocations des chômeurs, voilà au moins qui paraît ferme. Enfin, on s’attaque à ceux qui vivent depuis des années aux frais de la société. Enfin, on réveille les profiteurs. Enfin, chacun doit prendre sa part.
Mais qui sont exactement ces profiteurs ? Cela reste généralement assez flou. En tout cas, ce sont rarement les gens que nous connaissons personnellement. Abdel, qui habite dans la rue, n’est pas un profiteur : il a travaillé vingt ans dans la construction et, depuis son opération du dos, il ne trouve presque plus d’employeur prêt à l’engager. Sarah, la voisine qui élève seule ses enfants depuis la fermeture de son magasin, n’est pas non plus une profiteuse. Elle fait vraiment tout ce qu’elle peut. Abdullah, le meilleur joueur de l’équipe de football de votre fils, ne vient pas davantage d’une de ces familles-là : ses parents sont des gens sympathiques qui donnent toujours un coup de main au club.
Les profiteurs, ce sont toujours les autres. Ils habitent quelque part en dehors de notre rue, ne se tiennent pas à côté de nous devant l’école et ne vendent pas de gaufres pour le club de football. Dès que les gens ont un nom, un visage et une histoire, on découvre étonnamment souvent qu’ils ont été licenciés, qu’ils sont malades, séparés, peu qualifiés, jugés trop âgés par les employeurs ou coincés dans une région où les emplois ne sont tout simplement pas disponibles.
Et pourtant, le débat public fabrique une masse anonyme bien pratique : une armée de paresseux affalés dans leur canapé pendant que le Flamand qui travaille dur paie la facture.
Cette représentation est politiquement très rentable. La droite dispose en effet d’un récit que tout le monde comprend immédiatement : s’il n’y a pas assez d’argent, c’est parce que trop de gens profitent du système. Supprimez leurs allocations, mettez-les sous pression et le budget retrouvera son équilibre. La solution tient sur un sous-bock et ne nécessite aucune explication compliquée. Seul problème : les chiffres s’obstinent à ne pas suivre.
Parmi les premiers groupes qui ont perdu leurs allocations, environ 10 % ont, jusqu’à présent, retrouvé un emploi. Une proportion comparable s’est retrouvée à l’assurance maladie. Plus de la moitié se sont tournés vers le CPAS. Le gouvernement n’a donc pas supprimé les allocations de ces personnes parce qu’un emploi les attendait, mais parce qu’un calendrier politique avait décidé que leur temps était écoulé.
Celui qui n’a pas trouvé de travail après deux ans est appauvri, même lorsqu’aucun employeur n’est prêt à l’embaucher, que sa santé lui fait défaut, que la garde d’enfants est inabordable ou que les transports publics ne permettent tout simplement pas d’accéder aux zones d’activité économique.
La pauvreté devient ainsi un instrument de politique de l’emploi. Le raisonnement veut qu’une personne cherche davantage de travail dès lors que son revenu diminue. Comme si les employeurs devenaient soudain moins sélectifs parce qu’un chômeur a moins d’argent. Comme si un problème de dos disparaissait parce que l’ONEM envoie une lettre. Comme si la discrimination liée à l’âge cessait avec le début du revenu d’intégration. Comme si une mère célibataire disposait soudain de davantage d’heures dans une journée parce que ses allocations sont supprimées.
Le gouvernement, lui, peut se prévaloir de sa fermeté. Il a décidé, sanctionné et supprimé. Les résultats sont moins impressionnants. Le budget n’est pas sauvé, le marché du travail n’a pas soudainement été réformé et des dizaines de milliers de personnes n’ont pas retrouvé un emploi. En revanche, les CPAS ont hérité d’une énorme charge supplémentaire et des familles doivent désormais vivre avec encore moins de revenus. Les statistiques de l’assurance chômage sont plus belles, ce qui, rue de la Loi, semble manifestement constituer un succès. Passer d’un tableau statistique à un autre compte apparemment comme une activation.
Puis vient inévitablement le groupe suivant. Maintenant que les économies réalisées sur le dos des chômeurs s’avèrent décevantes, on se tourne vers les malades de longue durée. Il y aurait là encore beaucoup de personnes qui pourraient reprendre le travail à condition de leur mettre suffisamment de pression. Là aussi, le message est simple : contrôler plus sévèrement, sanctionner plus rapidement et payer moins longtemps. La même méthode est répétée alors même que sa première application produit à peine les résultats promis.
Ce qui est remarquable, c’est que, dans notre politique, les incitants financiers ne fonctionnent que dans un seul sens. Le chômeur doit recevoir un incitant financier pour chercher du travail. Le malade doit recevoir un incitant financier pour guérir plus vite. La mère célibataire doit recevoir un incitant financier pour accepter n’importe quel emploi.
Mais dès qu’il est question des plus riches, le vocabulaire change. Il faut alors veiller à ne faire fuir personne, à empêcher les capitaux de partir et à faire en sorte que les investisseurs continuent à se sentir les bienvenus.
Le pauvre reçoit le bâton, le riche reçoit de la compréhension.
C’est là que réside le cœur du problème. Ce gouvernement cherche de l’argent auprès de personnes qui n’en ont pratiquement pas. C’est politiquement facile, car elles ne disposent ni de fiscalistes, ni de lobbyistes, ni d’un accès direct aux cabinets ministériels. Leur patrimoine ne peut pas disparaître dans une holding et leurs revenus ne peuvent pas être transférés vers une construction fiscalement plus avantageuse. Celui qui vit d’une allocation possède un compte bancaire que l’on peut contrôler et une adresse à laquelle on peut envoyer une lettre. Cela en fait une cible particulièrement facile.
Pour ceux qui possèdent réellement beaucoup, la situation est tout autre. Le patrimoine augmente souvent plus vite que les salaires. Les maisons, les actions et les placements génèrent de nouveaux revenus, tandis que celui qui ne vit que de son travail paie surtout des impôts sur chaque euro gagné. Les grandes fortunes se transmettent, les rendements s’accumulent et, à partir d’un certain niveau, l’argent sert essentiellement à produire encore davantage d’argent.
Pendant ce temps, on fait croire à la société que le grand problème budgétaire se trouve chez quelqu’un qui vit avec 1.300 euros par mois.
C’est une absurdité économique, mais politiquement, cela fonctionne. La droite pointe vers le bas et affirme que c’est là que se trouve l’argent. Les syndicats et les progressistes répondent ensuite avec un plan de vingt mesures, plusieurs exceptions, des calculs de recettes fiscales et de longues explications sur toutes les formes possibles d’impôt sur la fortune. Le temps que nous ayons expliqué notre troisième tableau, la droite a déjà remporté le débat en cinq mots : prenez l’argent des profiteurs.
Nous devons de toute urgence changer notre fusil d’épaule. Notre réponse ne doit pas être compliquée.
Cherchez l’argent là où il se trouve. Faites enfin contribuer équitablement les plus grandes fortunes. Instaurez un impôt sur la fortune.
Il ne s’agit pas ici du petit épargnant, ni de l’indépendant qui a travaillé toute sa vie pour construire son entreprise, ni de la famille qui vient enfin de terminer de rembourser sa maison. Il s’agit des plus grandes fortunes, de personnes qui possèdent des millions et dont le patrimoine augmente année après année sans qu’elles doivent travailler une heure de plus pour cela. Celui qui possède suffisamment pour qu’une contribution sérieuse ne change rien à son niveau de vie peut aussi apporter cette contribution.
Un impôt sur la fortune n’est pas une punition infligée à la réussite. C’est simplement reconnaître qu’une société ne peut continuer à fonctionner lorsque le travail est lourdement taxé tandis que d’immenses fortunes sont largement épargnées. Les infirmières, les enseignants, l’épicier indépendant, les ouvriers de la construction et les employés de magasin paient chaque mois leurs impôts avant même que leur salaire arrive sur leur compte. Il est difficile d’expliquer pourquoi une personne disposant d’un patrimoine gigantesque bénéficie d’innombrables possibilités de limiter sa contribution alors qu’un chômeur doit justifier chaque euro d’épargne auprès du CPAS.
Le gouvernement De Wever voulait montrer qu’il osait briser les tabous. En réalité, il a surtout démantelé la protection de personnes qui disposent de peu de pouvoir politique. Des dizaines de milliers de chômeurs ont perdu leurs allocations, plus de la moitié se sont retrouvés au CPAS et seule une proportion limitée a, pour l’instant, retrouvé un emploi. Les économies budgétaires attendues se sont révélées en grande partie illusoires, tandis que le coût social est, lui, bien réel.
Qu’avons-nous donc gagné ? Pas 99.000 nouveaux travailleurs, pas un budget à l’équilibre et pas un marché du travail qui fonctionnerait soudainement mieux. Mais des familles plus pauvres, des communes davantage mises sous pression, plus d’incertitude et un gouvernement qui vend un transfert administratif comme une réforme historique.
Le chômeur n’a pas vidé les caisses de ce pays. Abdel, Sarah et toutes ces autres personnes qui essaient de garder la tête hors de l’eau n’ont pas caché des milliards. Ce n’est pas en les enfonçant encore un peu plus dans la pauvreté que l’on sauvera le budget. Quiconque veut sérieusement assainir les finances publiques doit cesser de chercher dans des poches vides.
L’argent est en haut.
Allez le chercher là.
Face à la contestation sociale, le choix de la démonstration de force et du mépris
Carte blanche de Florence Lepoivre et Jean-François Tamellini
Le 4 juin dernier, beaucoup d’entre nous ont rejoint le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles aux côtés des milliers de personnes mobilisées contre les politiques d’austérité qui frappent l’enseignement, la culture, la petite enfance, la recherche et les médias publics.
Nous y avons croisé des enseignants, des professeurs d’université, du personnel des écoles, des éducateurs, des travailleurs de la culture, des parents. Mais surtout beaucoup de jeunes.
Des jeunes venus défendre leur avenir.
Des jeunes qui savent très bien que, lorsque le gouvernement fédéral et celui de la Fédération Wallonie-Bruxelles leur affirment que les mesures qui sont prises le sont dans leur intérêt, « pour préserver les générations suivantes », c’est un mensonge.
Cette mobilisation était pacifique. Les violences commises en marge de la manifestation sont inacceptables et doivent être condamnées sans ambiguïté.
Mais elles ne peuvent faire oublier l’essentiel : ce qui s’exprimait ce jour-là, c’était l’inquiétude d’une génération face à l’affaiblissement progressif des services publics et des outils de son émancipation.
Ce 4 juin, ce qui nous a le plus marqués n’est pas la violence de quelques individus venus parasiter une mobilisation pacifique.
C’est le contraste saisissant entre les revendications portées par des milliers de jeunes et l’accueil qui leur a été réservé.
Nous avons vu des autopompes. Des policiers en tenue anti-émeute.
Nous avons vu des charges policières, des coups de matraque, des gaz lacrymogènes.
Et des interventions dont beaucoup interrogent aujourd’hui, à juste titre, la proportionnalité.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit.
Où est la proportionnalité lorsque des travailleurs de l’enseignement, des étudiants ou des parents se retrouvent pris dans des interventions d’une telle violence ?
Nous avons aussi vu des militaires devant la gare de Bruxelles-Central, armés de fusils d’assaut, se tenir aux côtés des policiers, face aux jeunes, comme si l’on vivait une insurrection, une guerre civile.
Dans un état de droit, l’armée n’est pas là pour assurer le maintien de l’ordre, à de rares exceptions près : menaces terroristes ou autres menaces graves pour la survie de l’État.
Ils ne sont ni formés, ni équipés pour encadrer des manifestations. Leur présence pour des tâches comme celle-là ne se voit que dans des pays autoritaires, où l’État de droit n’existe plus.
Quel message envoie-t-on aux jeunes qui s’inquiètent pour leur avenir lorsqu’ils voient de telles démonstrations de force alors que tout ce qu’ils réclament, c’est d’être entendus ?
Quel message envoie-t-on à celles et ceux qui défendent leur école, leur université, leur accès à la culture ou à la recherche lorsqu’ils ont le sentiment d’être perçus avant tout comme un risque pour l’ordre public ?
Et quel message leur envoie-t-on lorsque certains responsables politiques semblent voir dans chaque jeune mobilisé pour son avenir, pour la qualité de l’enseignement qui lui est donné, un délinquant potentiel à redresser, à envoyer dans des camps ?
Derrière les événements du 4 juin se dessine une tendance préoccupante : celle d’un pouvoir de plus en plus sourd aux alertes qui montent de la société.
Depuis des mois, les mobilisations se succèdent.
Dans tout le pays, ce sont des travailleurs, des jeunes, des pensionnés, des associations et des citoyens qui manifestent pour défendre leurs pensions, leur pouvoir d’achat, les services publics et la sécurité sociale.
Et pour défendre l’État de droit.
Mais au-delà des manifestations elles-mêmes, c’est le peu de considération accordé aux alertes qui remontent de toutes parts qui interroge.
Les organisations de terrain tirent la sonnette d’alarme. Des secteurs entiers se mobilisent. Le Conseil d’État, la Cour des Comptes, des organes consultatifs officiels émettent des avis souvent très critiques.
Et pourtant, les passages en force se multiplient.
Comme si la concertation sociale, l’expertise et les alertes de terrain étaient devenues secondaires face à la volonté d’imposer coûte que coûte un programme d’austérité aveugle.
Dans le même temps, les syndicats, les mutuelles et les médias publics sont discrédités, attaqués. La société civile est ignorée.
Bref, les contre-pouvoirs ne sont plus considérés comme des interlocuteurs, mais comme des obstacles à la marche forcée de l’austérité et de la destruction des droits.
Lorsque 5.000, 10.000, 100.000, 150.000 personnes manifestent sans être entendues, lorsque les avis rendus par les acteurs de terrain, les organes officiels restent lettre morte et que les espaces de concertation sont contournés, que reste-t-il du dialogue démocratique ?
Le 4 juin, les jeunes présents ne demandaient pas des privilèges.
Ils demandaient que l’on investisse dans leur avenir plutôt que dans l’austérité.
Ils demandaient des moyens pour apprendre, se former et construire leur avenir.
Mais au fond, leur revendication était la même que celle portée depuis des mois par des milliers de travailleurs, de citoyens, d’associations et d’acteurs de terrain : être entendus.
Être entendus avant que les décisions ne soient prises.
Être écoutés avant que les réformes ne soient imposées.
À les voir recevoir en retour mépris, démonstration de force et réponses caricaturales… on peut légitimement se demander si certains responsables politiques ont réellement entendu le message.
Gouverner, ce n’est pas ignorer ou réprimer l’expression d’une inquiétude.
C’est l’entendre. Et y répondre.
Florence LepoivreJean François Tamellini
Secrétaire générale FGTB Bruxelles Secrétaire général FGTB wallonne
Des camps de redressement pour les jeunes. A quand pour les responsables politiques ?
Une carte blanche de Bert Engelaar, président de la FGTB
Il y a eu des dégradations jeudi à Bruxelles. Des abribus ont été vandalisés. Des projectiles ont été lancés. Des services de secours ont été pris à partie. Bien sûr, il faut le dire. Bien sûr, il faut intervenir.
Personne, aucun syndicat, aucun enseignant, aucun parent – ne défend la violence ou les dégradations. C’est inacceptable.
Mais ce qui a surtout marqué les esprits, ce sont les grandes déclarations de plusieurs responsables politiques : « racaille », « camps de redressement », « éducation », « apprendre les bonnes manières ».
Peut-on aussi prendre un instant pour regarder ce que ces jeunes essaient de nous dire depuis des mois ?
On rend leur avenir toujours plus coûteux. Les frais d’inscription dépassent désormais les mille euros. Leurs écoles souffrent de pénuries de personnel, leurs cours sont supprimés, leurs enseignants doivent travailler davantage pour le même salaire.
Peu à peu, leur avenir se transforme en facture. Pourtant, ces questions sont passées au second plan.
Le débat est une nouvelle fois réduit à des questions d’ordre, de discipline et de sanction. Aujourd’hui, chaque colère sociale est immédiatement traitée comme un problème de sécurité. Chaque forme de contestation devient suspecte dès lors que des jeunes élèvent la voix.
Des camps de redressement, donc. Ce choix du mot en dit long. Mais qui décide qui doit y être envoyé ? Cela ne concerne-t-il que les jeunes qui lancent des pierres ? Ou aussi les responsables politiques qui stigmatisent des groupes entiers à coups de déclarations qui ne font qu’attiser les tensions ?
Existe-t-il aussi des camps de redressement pour l’humiliation publique ? Pour l’hystérie politique ?
C’est là que le bât blesse. Une société qui ne parle plus que de « rétablir l’ordre », de « fermeté », de « respect à imposer » ou de « sanctions exemplaires » finit par devenir dépendante de la surenchère sécuritaire.
Toute nuance disparaît. Tout contexte disparaît. Toute cause sociale disparaît.
Et soudain, les principaux ennemis de la société semblent être des adolescents de quinze ans. Des enfants, donc.
Des enfants auxquels on reproche de ne pas respecter suffisamment l’autorité.
Des enfants qui entendent déjà depuis des années qu’il faut faire toujours plus d’économies sur leur avenir.
Des enfants qui voient leur enseignement se dégrader, tout en se faisant expliquer qu’ils devraient rester reconnaissants.
Et ce que nous avons vu jeudi ne se résume d’ailleurs pas à des actes de vandalisme. Nous avons aussi vu des jeunes qui n’avaient rien fait ou presque. Des jeunes en colère parce qu’ils ont le sentiment que plus personne ne les écoute. Des jeunes paniqués sous les canons à eau et les gaz lacrymogènes.
Les plus cyniques tentent désormais de rendre les enseignants responsables de la colère de leurs élèves. Les enseignants « pousseraient les jeunes à la contestation ».
Des femmes et des hommes qui consacrent leur quotidien à donner des perspectives aux jeunes sont soudain présentés comme des fauteurs de troubles parce qu’ils refusent de regarder en silence leur métier être démantelé.
Plus hallucinant encore. Des jeunes qui descendent dans la rue pour défendre leur avenir sont réduits à de la « racaille ».
Comme si la discipline était le remède contre la colère sociale.
Encore une fois : rien ne peut justifier les violences ou les dégradations. Mais les responsables politiques qui rivalisent aujourd’hui de fermeté ne devraient-ils pas aussi se demander pourquoi tant de jeunes sont en colère ? Peut-être parce qu’ils ressentent ce que beaucoup d’autres ressentent depuis longtemps.
Ces gouvernements économisent sur tout ce qui permet aux gens d’aller de l’avant. L’enseignement. La santé. Les transports publics. La protection sociale. Tout doit coûter moins cher. Tout doit être plus efficace. Tout doit être plus dur.
Jusqu’au moment où les jeunes eux-mêmes comprennent que l’on est en train de démanteler leur avenir, pendant qu’on leur donne des leçons sur les normes et les valeurs.
Saut d’index partiel : le gouvernement Arizona organise une perte de pouvoir d’achat à vie
Le gouvernement Arizona a franchi une nouvelle ligne rouge en approuvant un saut d’index partiel malgré l’opposition unanime des organisations syndicales, des interlocuteurs sociaux et de nombreux experts. Cette décision constitue une attaque directe contre le pouvoir d’achat des travailleuses et des travailleurs et remet en cause l’un des piliers de notre modèle social : l’indexation automatique des salaires et des allocations sociales.
Concrètement, le mécanisme décidé par le gouvernement plafonnera l’indexation à partir de 4.000 euros bruts par mois. Contrairement à ce que certains tentent de faire croire, ce seuil ne concerne pas une poignée de hauts revenus. Il correspond au salaire médian en Belgique. Pour les travailleuses et travailleurs à temps partiel, le seuil est même atteint beaucoup plus rapidement.
Les conséquences seront lourdes et durables. Contrairement à une perte ponctuelle, ce saut d’index produira des effets tout au long de la carrière. Chaque indexation future se calculera sur une base amputée. Résultat : des milliers d’euros de revenus perdus au fil des années. Une personne gagnant aujourd’hui 4.500 euros bruts et ayant encore quarante ans de carrière devant elle pourrait perdre plus de 17.000 euros au total.
Une alternative existait
Ce qui rend cette décision encore plus incompréhensible, c’est qu’une alternative crédible et équilibrée existait.
Les syndicats et les organisations patronales étaient parvenus à un accord autour d’une réforme de la prise en compte des prix de l’énergie dans l’indice santé. Cette solution permettait de mieux refléter les dépenses réelles des ménages tout en préservant le pouvoir d’achat des travailleurs.
L’indice santé détermine également l’indexation des salaires dans la fonction publique et l’indexation des allocations sociales, cette alternative serait même légèrement plus avantageuse d’ici 2030. Dans sa proposition, le groupe des 10 demandait donc au gouvernement de supprimer le saut d’index partiel prévu pour les fonctionnaires et les allocataires sociaux. En effet, l’accord conclu entre partenaires sociaux répond à la question de l’indexation dans le secteur privé, mais il appartient au gouvernement d’étendre cette logique à l’ensemble des revenus concernés afin de garantir une protection équivalente du pouvoir d’achat
Selon les estimations du Conseil central de l’économie, cette alternative aurait même rapporté davantage aux finances publiques grâce à des recettes fiscales et des cotisations sociales supplémentaires. Autrement dit : il était possible de protéger le pouvoir d’achat tout en améliorant les recettes de l’État.
Le gouvernement a pourtant choisi de l’ignorer.
Une attaque contre la concertation sociale
Au-delà de son impact économique, cette mesure constitue également un mépris sans précédent pour la concertation sociale.
L’indexation des salaires n’est pas définie par la loi mais résulte de conventions collectives négociées entre partenaires sociaux. En intervenant directement dans les mécanismes d’indexation, le gouvernement s’immisce dans les négociations collectives et remet en cause l’autonomie de celles-ci.
Cette décision obligera désormais les secteurs et les entreprises à renégocier leurs barèmes salariaux, ouvrant une période d’incertitude et de complexité dont les travailleurs feront les frais.
Des questions juridiques majeures
La FGTB examine actuellement les suites juridiques possibles.
De nombreuses questions restent sans réponse. Pourquoi avoir fixé le seuil à 4.000 euros ? Pourquoi les travailleurs à temps partiel sont-ils touchés plus rapidement ? Quelles seront les conséquences sur les barèmes liés à l’ancienneté ? Comment justifier que deux travailleurs d’une même entreprise puissent être traités différemment face à l’indexation ?
La conformité de cette mesure avec la liberté de négociation collective, garantie notamment par la Charte sociale européenne et les conventions de l’Organisation internationale du travail, devra être examinée avec attention.
Une nouvelle facture pour les travailleurs
Une fois encore, le gouvernement Arizona fait payer aux travailleurs le prix de ses choix politiques.
Alors qu’une solution plus juste, plus efficace et plus favorable aux finances publiques existait, il a choisi de s’en prendre au pouvoir d’achat de centaines de milliers de travailleurs et travailleuses.
Pour la FGTB Bruxelles, cette décision est une grave erreur sociale, économique et démocratique. Nous continuerons à nous mobiliser pour défendre l’indexation automatique, les salaires et le pouvoir d’achat de toutes et tous.
Le chômage n’est pas un “Win for Life”. C’est une lutte quotidienne pour garder sa dignité.
Une carte blanche de Florence Lepoivre, secrétaire générale de la FGTB Bruxelles.
Ce matin, je suis allée à la rencontre de nos affiliés devant l’un de nos bureaux de paiements des allocations de chômage. Et une fois encore, j’ai mesuré à quel point la limitation des allocations de chômage dans le temps décidée par le gouvernement De Wever est une réforme violente, injuste, inégalitaire, asociale, insupportable.
Une réforme qui va plonger de nombreux Bruxellois dans la précarité.
Une réforme qui démantèle la sécurité sociale fédérale.
Une réforme qui met à mal les solidarités que nous avons construites, par la lutte, depuis la fin du XIXème siècle, pour tous les travailleurs.
Ce matin, j’ai croisé des dizaines de demandeurs d’emploi.
Toutes et tous sont inquiets. Beaucoup ne savent plus vers qui se tourner.
Certains sont en colère. La plupart sont sidérés, ne comprennent pas, ont les larmes aux yeux quand ils parlent de leur situation.
J’ai croisé ce père de famille, trois enfants, qui se bat pour retrouver un emploi mais qui n’y parvient pas. Ou en tout cas, pas un emploi suffisamment stable pour assurer un revenu décent à sa famille, pour leur offrir le bien-être qu’ils méritent.
J’ai rencontré ce jeune homme, d’origine italienne, qui multiplie les contrats d’intérim depuis son arrivée en Belgique. Il a quitté sa Sicile natale parce qu’il n’y avait aucun espoir d’y trouver un emploi. Et aujourd’hui, malgré tous ses efforts, malgré son travail acharné, malgré tous les emplois qu’il a exercés, il se retrouve exclu du chômage.
J’ai aussi parlé à cette femme, d’origine congolaise, racisée, discriminée sur le marché du travail, qui ne sait plus quoi faire pour trouver un emploi.
J’ai rencontré cette femme qui m’a dit, soulagée : « Moi, je suis pensionnée depuis le 1er février. Heureusement. »
J’ai parlé avec ce travailleur ALE, qui continuera malgré tout à travailler pour une école européenne, même s’il va perdre son chômage, même s’il risque de ne pas toucher l’intégralité de son revenu d’intégration. Parce qu’il a besoin de travailler. Pour lui. Pour garder sa dignité. Mais il ne sait pas comment il fera sans revenus en juillet et août, quand l’école sera fermée. Et il ne comprend pas pourquoi cette école ne peut pas lui offrir un vrai contrat.
J’ai rencontré cette jeune femme qui travaillait dans les ressources humaines et qui devait virer des travailleurs pour les remplacer par des étudiants ou des flexi-jobeurs, moins chers pour l’employeur. Dégoûtée, elle a démissionné. Elle veut croire qu’elle pourra retrouver un emploi qui a du sens, en accord avec ses valeurs.
J’ai rencontré cet homme de plus de 60 ans. Plus de 27 ans de travail. Soirs, nuits, parfois week-ends, dans un métier pénible. Il a mal au dos, mais pas suffisamment pour être reconnu en invalidité. Il n’a pas travaillé suffisamment pour conserver ses allocations de chômage. Malgré son âge. Malgré ses 27 années de cotisations payées sur ses heures de travail, sur ses heures supplémentaires, sur ses heures prestées le weekend.
J’ai aussi rencontré cette jeune femme. Deux jeunes enfants, 8 mois et 2 ans et demi. Elle a dû fuir son mari, son domicile, tout abandonner, avec ses deux enfants sous le bras, après des violences sexuelles commises sur le plus âgé… 2 ans et demi ! Aujourd’hui, elle vit entre avocats, juges et services sociaux. Elle a dû arrêter de travailler. Elle va très bientôt perdre ses allocations de chômage, sa seule source de revenus. Elle a honte d’aller au CPAS demander ce qui lui est pourtant dû, ce que vous et moi, ce que la société lui doit.
Et ce ne sont là que quelques visages croisés ce matin.
Mais des visages qui me marqueront à jamais.
J’espère que, même si vous ne les avez pas rencontrés, ces mots vous permettront de mettre un visage, une histoire, derrière les 42.000 demandeurs d’emploi bruxellois — et les 180.000 chômeurs en Belgique — qui seront exclus des allocations de chômage.
Derrière ces chiffres, il y a des vies. Des familles. Des parcours. Des combats quotidiens.
Et face à eux, un gouvernement fédéral qui stigmatise, caricature, qui exclut violemment. Sans réflexion. Sans nuance. Sans laisser la moindre chance à celles et ceux qui se battent chaque jour pour trouver un emploi stable, durable, digne.
Pauvreté – Un compte en banque à sec n’est pas une politique
Une carte blanche de Bert Engelaar, président de la FGTB.
Aux guichets de nos permanences, au téléphone, lors des séances d’information… ces dernières semaines, nos collaborateurs ont entendu d’innombrables témoignages. Pas de grandes théories, mais des phrases courtes qui restent.
Des personnes qui n’abandonnent pas, mais qui s’enlisent. Des affiliés qui postulent, cherchent des formations, prennent des rendez-vous, élèvent leurs enfants, s’occupent de leurs proches, décrochent ici et là un mini-contrat précaire, et se réveillent pourtant avec une seule question qui occupe toutes leurs pensées : l’argent est-il déjà sur le compte ?
Pour beaucoup, cette question a été ressentie ce week-end comme une gifle. Application bancaire ouverte. Actualisation. Rien. Pas un simple retard qu’on peut attendre tranquillement, mais une réaction en chaîne immédiate : loyer, énergie, alimentation, frais scolaires, garde d’enfants. Celui qui ne peut pas payer perd sa liberté de choix. Celui qui perd sa liberté de choix perd aussi sa dignité. Ce n’est pas de la malchance. C’est une politique qui rend la frontière entre administration et survie extrêmement floue.
Technique de motivation
Aux guichets de nos permanences, nous voyons à quel point cette frontière mince pousse les gens vers le bas. D’abord vient la honte : « Ce doit être de ma faute. » Ensuite, la peur du courrier : des lettres qui restent fermées parce que des mots comme « suspendu », « exclu » ou « récupération » pèsent trop lourd.
Ensuite vient le parcours entre guichets et numéros de téléphone : réexpliquer, prouver, attendre. Un dossier devient plus lourd qu’un être humain. Le stress s’infiltre dans la chambre à coucher, dans l’estomac, dans la tête. Quand on est en mode survie, on ne pense pas en termes d’années, mais de jours : comment faire pour manger le lendemain ?
Pourtant, dans le débat public, on affirme souvent que des allocations plus basses poussent naturellement les gens vers l’emploi. La pauvreté comme technique de motivation menaçante : ça sonne fort, mais ça ne fonctionne pas. L’insécurité n’est pas un accompagnement. Celui qui éteint constamment des incendies peut difficilement investir dans l’avenir. Ce n’est pas seulement problématique sur le plan moral, c’est aussi contre-productif sur le plan économique.
Une nouvelle étude de la KULeuven, de l’UCLouvain et du Service de lutte contre la pauvreté, basée sur des données à long terme portant sur des dizaines de milliers de personnes, montre exactement l’inverse : des allocations plus élevées, au-dessus du seuil de pauvreté, aident les gens à retourner plus vite vers l’emploi, parce qu’ils peuvent à nouveau s’investir. Se former, payer les transports, partager une voiture, prendre un abonnement, réparer un ordinateur portable, organiser la garde d’enfants, enfin accéder à des soins psychologiques ou médicaux reportés depuis des mois. La stabilité n’est pas un hamac. La stabilité est un tremplin.
Les témoignages dans nos permanences rendent cette conclusion tangible. Des affiliés expliquent comment un revenu trop faible transforme les petits problèmes en grands problèmes. Celui qui n’a pas l’argent pour un abonnement de train n’arrive pas à un entretien. Celui qui reporte le dentiste traîne la douleur à chaque entretien d’embauche. Celui qui n’a pas d’endroit calme pour dormir échoue le jour où une chance se présente enfin. Certains font du bénévolat, s’occupent de leurs voisins, construisent un réseau, mais sont réduits dans les politiques publiques à des « inactifs ». Cette étiquette n’aide personne à avancer.
À cela s’ajoute la menace d’un nouveau choc : des dizaines de milliers de personnes risquent de perdre leur allocation dans les prochaines années parce qu’elles sont au chômage depuis plus de deux ans.
Sur le papier, cela s’appelle « activation ». En pratique, cela pousse les gens vers l’aide sociale et plus profondément vers la pauvreté, précisément au moment où ils ont besoin de soutien pour renouer avec l’emploi.
Quand on enlève le sol sous les pieds, on n’obtient pas un saut, mais une chute.
Le gouvernement veut lutter contre le chômage de longue durée. Très bien. Mais couper dans les allocations ne constitue pas une voie vers l’emploi. Cela crée surtout de la pauvreté, du stress et des problèmes de santé et déplace les gens d’un dispositif à l’autre. Qui plus est, un groupe déjà vulnérable devient encore plus vulnérable, précisément au moment où il faudrait faire preuve d’initiative : postuler à un emploi, se déplacer, apprendre, réseauter. Cela n’est pas possible avec un compte en banque à sec.
Allocations minimales
Ce qui fonctionne est sur la table depuis des années : relever les allocations minimales au moins jusqu’au seuil de pauvreté européen (environ 1.500 euros pour une personne isolée, comme le préconisent les chercheurs). Combiner cela avec un véritable accompagnement : un premier entretien rapide, un suivi intensif, des parcours réalisables, des formations menant à des emplois, des transports abordables et des soins de santé mentale accessibles. Donnez aux gens le temps et l’espace nécessaires pour reprendre le contrôle de leur vie, afin que le travail redevienne possible.
Je répète mon appel à réunir autour de la table tous les ministres qui s’occupent des politiques d’emploi, avec les partenaires sociaux. Ensemble, nous pouvons faire du « travail convenable » non pas un slogan, mais une réalité. Il est temps d’avoir des politiques qui maintiennent les gens à flot au lieu de les pousser vers le bas, la tête sous l’eau.
La fin du rail comme service public est préparée sur la base de dogmes idéologiques
Une carte blanche de Bert Engelaar, président de la FGTB, et Tony Fonteyne, président de l’ACOD-VLIG Spoor (CGSP Cheminots flamande)
Ce qui, au Royaume-Uni, a conduit au « Grand braquage ferroviaire » menace aujourd’hui la Belgique. Bert Engelaar, président de la FGTB, et Tony Fonteyne, président de l’ACOD-VLIG Spoor (CGSP Cheminots flamande), avertissent que les réformes prévues du rail vont vider le service public de sa substance, mettre le personnel sous pression et saper les ambitions climatiques.
Le film The Navigators de Ken Loach (2002) suit cinq cheminots après la libéralisation et la privatisation des chemins de fer au Royaume-Uni. Les cinq doivent postuler à nouveau pour leur propre emploi, mais cette fois chez un sous-traitant et dans des conditions dégradées. De la fiction en Belgique ? Pas si cela dépend du gouvernement Arizona. Le personnel ferroviaire, les voyageurs et les militants pour le climat se mobilisent donc ces prochains jours pour de meilleures conditions de travail et davantage de personnel, pour une offre de trains plus élevée et de qualité, afin que le « report modal » vers le rail devienne réalité.
Malaise
Le gouvernement ne veut pas seulement supprimer le recrutement statutaire dans les chemins de fer à partir de juin. Il veut aussi introduire le principe de « force majeure économique ». Cela signifie que la SNCB, si elle perdait des activités après la libéralisation, pourrait licencier des travailleurs du rail.
C’est clair : pour les travailleurs du rail, le train ne roule qu’en marche arrière. Une enquête externe sur le bien-être évoque « une charge de travail trop élevée, un risque trop important de burn-out, d’épuisement et d’absentéisme, trop d’impact du travail sur la vie privée, trop d’agressions internes et externes, et trop peu de soutien social. »
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le nombre de travailleurs dans les chemins de fer belges (SNCB, Infrabel, HR Rail) est passé de 35.898 en 2013 à 27.569 en 2024. En outre, le gouvernement veut encore économiser 675 millions d’euros sur le rail. À qui cela profite-t-il ? Aux voyageurs ? Non, certainement pas !
Fin du service public
Ce combat concerne l’avenir de notre rail. Le projet de loi et le démantèlement du statut au sein des chemins de fer sont imprégnés de la « nécessité de libéraliser » après 2032. La fin du rail comme service public est préparée sur la base de dogmes idéologiques.
Pourtant, nous avons déjà vu où cela mène au Royaume-Uni. Amis et ennemis s’accordent à dire que la libéralisation, mise en œuvre depuis le milieu des années 1990, a été un échec total. Un rapport de 2013 l’a qualifiée de The Great Train Robbery (« Le Grand braquage ferroviaire ») : « Vingt ans plus tard, les chemins de fer privatisés ont besoin chaque année de milliards de subventions du contribuable et n’ont pas réussi à garantir des investissements privés suffisants dans les rails ou les trains. »
Un article scientifique de 2017 conclut que l’idée selon laquelle la privatisation mènerait à plus d’efficacité s’est révélée « une illusion », qu’elle a entraîné des coûts supplémentaires considérables et qu’il s’agissait d’« un très mauvais choix politique ». Et le voyageur ? Selon des études comparatives, les prix des billets au Royaume-Uni figurent parmi les plus élevés d’Europe, bien plus élevés qu’en Belgique ou en Allemagne, par exemple.
Il n’est donc pas surprenant qu’environ trois quarts des Britanniques soient favorables à une renationalisation des chemins de fer. Déjà sous les précédents gouvernements conservateurs, il a été décidé de reprendre certaines lignes ferroviaires en mains publiques. Le gouvernement travailliste actuel devrait avoir renationalisé plus ou moins l’ensemble du rail d’ici 2027.
Manque de vision
C’est encore plus préoccupant dans le contexte de la transition climatique. Le précédent gouvernement avait élaboré une « Vision ferroviaire 2040 » pour faire passer la part du train dans la mobilité de 8 % à 15 % d’ici 2040. Un objectif ambitieux, qui nécessite une expansion sérieuse de l’offre. Fin 2024, la SNCB a toutefois déjà décidé de faire croître l’offre plus lentement que prévu. L’une des raisons ? Trop peu de nouveaux conducteurs de train et accompagnateurs de train.
Les grèves du personnel ferroviaire sont aussi un combat pour nous tous : voyageurs, contribuables, citoyens.
Une étude du Service Changement climatique est également très claire : le nombre d’emplois dans le secteur des transports publics, y compris les conducteurs de train, devra fortement augmenter dans les décennies à venir. Comme la SNCB mise surtout sur la croissance le week-end et le soir, cela signifie davantage de travail irrégulier. Si l’on réduit en plus les conditions de travail, où trouvera-t-on encore le personnel nécessaire ? La conclusion de l’étude est claire : « Des efforts structurels doivent être fournis pour améliorer les conditions de travail » dans les transports publics.
Saboteurs
Cela ne cadre donc pas avec l’accent mis par les chemins de fer belges sur la réduction du personnel et l’augmentation de la productivité, ni avec le démantèlement du statut par le gouvernement. Les wagons s’enchaînent : des conditions de travail dégradées signifient une pénurie encore plus grande de personnel ferroviaire, ce qui exclut une offre de trains plus élevée et de qualité, ce qui empêche le report modal et la durabilité du secteur des transports d’aboutir. Qui en paiera le prix ? Nous tous, avec plus de pollution et plus d’embouteillages. Dans ce sens, les grèves du personnel ferroviaire sont aussi un combat pour nous tous : voyageurs, contribuables, citoyens.
Les flexi-jobs ne sont pas un levier, mais un système qui sape délibérément les emplois fixes
Frank Moreels est président de l’Union belge du Transport (FGTB-UBT). Il adresse une lettre ouverte à Bart Buysse, administrateur délégué de l’organisation patronale Unizo. Cette lettre ouverte a été publiée dans le quotidien De Morgen.
Monsieur Buysse,
Vous écrivez, en tant qu’administrateur délégué de l’organisation patronale Unizo, que les flexi-jobs ne sont pas un boulet, mais un levier pour notre marché du travail. Vu depuis la tour d’ivoire des macrostatistiques, cela peut sembler rassurant. Vu depuis des secteurs où le travail est déjà soumis à une forte pression, cela paraît surtout déconnecté de la réalité. Dans le secteur des bus et autocars, nous voyons très concrètement ce que produisent les flexi-jobs lorsqu’ils ne constituent plus une exception, mais deviennent un instrument structurel.
Une politique salariale défaillante
De plus en plus de travailleurs indiquent qu’ils ont du mal à joindre les deux bouts avec un emploi à temps plein. Votre réponse est la suivante : qu’ils complètent leurs revenus via des flexi-jobs. Ce n’est pas une politique moderne du marché du travail, c’est l’aveu d’un échec de la politique salariale. Un emploi à temps plein doit permettre de vivre. Point. Pousser les travailleurs vers les flexi-jobs revient en réalité à leur dire : travaillez davantage, à des conditions avantageuses pour l’employeur, parce que nous refusons d’augmenter structurellement les salaires.
Vous affirmez que les flexi-jobs ne remplacent pas les emplois fixes. Dans le secteur des bus et autocars, cette affirmation n’est pas seulement théoriquement fausse, elle est économiquement naïve. Aujourd’hui déjà, le secteur se caractérise par une forte proportion de contrats à temps partiel, des horaires difficilement conciliables et une pénurie structurelle de personnel directement liée à l’insécurité salariale et contractuelle.
Dans ce contexte, le gouvernement introduit un système qui rend le travail structurellement moins cher.
Un chauffeur à temps plein coûte, selon le sous-secteur, entre 195 et 255 euros par jour. Un flexi-jobber coûte moins cher, n’accumule pas de droits et peut être engagé ou écarté sans obligations supplémentaires. Croire que, dans ce contexte, les employeurs ne vont pas fractionner, remplacer et réorganiser, c’est croire que l’eau ne coule pas vers le bas dès qu’elle en a la possibilité.
Des carrières morcelées
Vous tournez en dérision l’idée que les travailleurs adapteraient leur régime de travail. Dans le secteur des bus et autocars, ce n’est pas une caricature, mais une réalité brutale, conséquence logique de la réglementation. Il existe actuellement une interdiction de cumul au sein d’une même entreprise, mais pas au niveau du secteur. Le résultat est évident : les contrats à 4/5e deviennent la norme, complétés par des flexi-jobs dans d’autres entreprises, et bientôt au sein d’un même groupe d’entreprises. Les contrats à temps plein disparaissent, les carrières se fragmentent et les droits sociaux s’évaporent. Il ne s’agit pas d’un choix libre des travailleurs. Il s’agit d’une flexibilité imposée, dictée par des salaires plus bas et une pression accrue au travail.
Qualité et sécurité
Dans le secteur des autocars, il devient parfaitement possible de remplacer des chauffeurs expérimentés par des chauffeurs occasionnels extérieurs au secteur.
Un enseignant en éducation physique disposant du permis adéquat peut demain conduire un bus en tant que flexi-jobber direction la piscine, les classes de neige ou un voyage scolaire à l’étranger. Ce n’est pas un phénomène marginal. C’est une érosion structurelle du savoir-faire, de l’implication dans l’entreprise et du sens des responsabilités. Le transport de personnes n’est pas un travail d’appoint. Il est question de sécurité, de responsabilité et de confiance.
Vous brandissez des chiffres relatifs au volume global de travail. C’est pratique, mais trompeur. Dans des secteurs comme celui des bus et autocars, ce ne sont pas les moyennes nationales qui comptent, mais l’impact sectoriel. La loi ne prévoit aucune limitation proportionnelle des flexi-jobs, aucun lien avec l’emploi existant, aucun frein au remplacement. Une entreprise de transport peut donc parfaitement décider de fonctionner de manière structurelle, voire exclusivement, avec des flexi-jobbers.
Il ne s’agit pas d’un complément au marché du travail. Il s’agit d’un modèle alternatif, fondé sur des coûts plus bas et moins de droits. Les flexi-jobs ont été introduits comme une solution temporaire d’urgence dans l’horeca. Nous connaissons le résultat : les emplois fixes ont disparu, la flexibilité est devenue structurelle et la protection sociale a été affaiblie. Ceux qui prétendent aujourd’hui que cela ne se produira pas dans d’autres secteurs refusent de tirer les leçons du passé.
Vous qualifiez les flexi-jobs de levier. Pour les employeurs, c’est vrai. Pour les travailleurs et pour notre sécurité sociale, ils constituent surtout un levier vers le bas. Un marché du travail solide ne se construit pas sur des exceptions, mais sur des emplois fixes, des salaires décents et le dialogue social. Les flexi-jobs font exactement l’inverse.