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Du gouvernement Michel à l’Arizona : la stratégie du « starve the beast » continue

10/09/2026

Réduire les recettes de l’État et de la sécurité sociale, laisser les déficits se creuser, puis invoquer ces déficits pour justifier de nouvelles économies : dans une carte blanche publiée dans De Morgen, Jef Maes, ancien secrétaire fédéral de la FGTB, décrypte une stratégie politique qui, selon lui, est à l’œuvre depuis le gouvernement Michel et se poursuit aujourd’hui avec l’Arizona.

Déficit budgétaire – Un excellent exemple de la stratégie « starve the beast »

Une carte blanche de Jef Maes, ancien secrétaire fédéral de la FGTB, publiée dans De Morgen.

Une séquence télévisée reste gravée dans ma mémoire. Dans un moment d’inattention, Bart De Wever y reconnaissait que le déficit budgétaire actuel avait été délibérément organisé.

Cela s’est produit sous le gouvernement Michel, dominé par la N-VA et les libéraux, qui a accordé aux entreprises un cadeau fiscal et parafiscal de pas moins de 12 milliards d’euros, sans prévoir de recettes compensatoires.

L’impôt sur les bénéfices des entreprises a ainsi été ramené de 33 à 25 %. Les cotisations patronales ont également été réduites, de 32 à 25 %. C’est ce qu’on a appelé le « tax shift ».

« Il est exact que le tax shift n’est pas suffisamment financé. On a délibérément choisi de ne pas tout prendre en compte. À terme, cela impose une logique infernale d’économies et conduit donc à s’attaquer aux dépenses publiques là où elles se trouvent encore : dans la sécurité sociale », déclarait De Wever au site d’information Newsmonkey en 2017.

Contraindre les gouvernements futurs à réaliser des économies dans la sécurité sociale était donc l’objectif ultime.

Le gouvernement Vivaldi, composé des socialistes, libéraux, écologistes et du CD&V, n’est pas tombé dans le piège. Ce qu’il a consacré, à juste titre, à l’augmentation de la pension minimum – environ 3 milliards d’euros – n’était toutefois qu’une fraction des 12 milliards précédemment offerts aux entreprises.

Cet argent a en outre été bien dépensé puisque, pour la première fois depuis que ces statistiques sont établies, le taux de pauvreté a fortement diminué, pour atteindre 10,9 %.

Ce que peu de gens savent, c’est que De Wever avait par ailleurs accepté ces mêmes améliorations sociales dans le préaccord de Vollezele conclu avec Paul Magnette (PS), en échange d’une poursuite de la régionalisation. Ce préaccord a été bloqué par les libéraux et les écologistes, mais ses corrections sociales ont ensuite été reprises sous Vivaldi.

Un sacré culot

Ce même De Wever, qui avait délibérément mis à mal les finances publiques sous le gouvernement Michel avant d’accepter ensuite l’augmentation des minima sociaux, a réussi, pendant la campagne électorale de 2024, à faire porter entièrement au gouvernement Vivaldi la responsabilité du « pourrissement » des finances publiques. Il fallait oser. Et réussir à le faire croire.

En fin de compte, son gouvernement Arizona fera ce qui constituait déjà l’objectif il y a dix ans : réaliser de lourdes économies dans la sécurité sociale. Et De Wever parvient, dans le même temps, à se présenter comme le « sauveur de la patrie ». Un excellent exemple de la stratégie du starve the beast[1], qui est d’ailleurs toujours à l’œuvre.

Car tandis qu’on dramatise autour des 10 milliards d’euros d’économies qu’il faudrait aujourd’hui trouver, ce gouvernement a encore accordé 2,3 milliards d’euros de cadeaux aux entreprises, sans même compter les flexi-jobs bon marché et les heures supplémentaires. Parallèlement, des milliards supplémentaires sont dégagés pour la défense ainsi que pour des réductions d’impôts qui ne sont pas financées.

Pourtant, nous avons déjà connu cela. Après que les gouvernements Martens et Dehaene eurent résorbé un déficit budgétaire qui atteignait pas moins de 17 %, la Belgique disposait, à la fin des années 1990, d’un excédent budgétaire structurel suffisant pour absorber les futurs surcoûts liés au vieillissement de la population. Dehaene y était d’ailleurs parvenu en combinant économies et nouvelles recettes. J’ai moi-même participé à l’organisation des grèves contre le Plan global de Dehaene en 1993, mais je dois l’admettre : comparé à la trajectoire suivie aujourd’hui par l’Arizona, ce plan était un modèle d’équilibre.

Le gouvernement Verhofstadt, coalition libérale-socialiste-écologiste, a cependant dilapidé cet excédent budgétaire. Dans le livre Een open boek – 8 jaar Verhofstadt (« Un livre ouvert – 8 années Verhofstadt »), ses auteurs se vantent d’avoir réduit les impôts fédéraux de 10,4 milliards d’euros, dont une part importante au bénéfice des entreprises. Dans ses tableaux budgétaires, Luc Coene, chef de cabinet de Verhofstadt, tablait sur d’énormes « effets retour ». Plus tard, devenu gouverneur de la Banque nationale, Coene allait devenir l’un des principaux défenseurs de l’allongement des carrières et des économies dans la sécurité sociale. À la fin du gouvernement, le ministre du Budget Vande Lanotte (Vooruit) a vendu des bâtiments publics, pour ensuite les reprendre en leasing auprès d’investisseurs privés.

En fin de compte, les néolibéraux sont parvenus, cette fois encore, à appliquer leur stratégie du starve the beast : réduire à ce point les recettes de l’État que les gouvernements suivants, quelle que soit leur composition, soient contraints de réaliser des économies.

Même le rédacteur en chef de Trends a dû reconnaître, dans son dernier livre, que les gouvernements de centre gauche Dehaene et Di Rupo avaient réalisé davantage d’économies que les gouvernements de droite dominés par les néolibéraux.

Que ces épisodes de notre histoire politique servent de miroir au débat budgétaire actuel, dans lequel, une fois encore, peu de choses seront ce qu’elles paraissent être.


[1] « affamer la bête », stratégie politique qui vise à réduire volontairement les recettes de l’État afin de créer une contrainte budgétaire qui servira ensuite à justifier la réduction des dépenses publiques.