FR
NL


Bert Engelaar répond à Roland Duchâtelet : «Une autobiographie n’est pas un modèle social»

18/08/2026

Dans une interview publiée le 14 août dans De Morgen « Qu’ils rêvent tant qu’ils veulent, mais pas avec mon argent », l’entrepreneur Roland Duchâtelet défend une refonte radicale de notre modèle de société : fin de l’obligation scolaire dans le secondaire, désinvestissement public de l’enseignement universitaire, remise en cause de notre système de sécurité sociale et même du fonctionnement de notre démocratie. Il propose également d’autoriser à nouveau le travail des enfants dès l’âge de 12 ans.

Bert Engelaar, président de la FGTB, lui répond : une société ne se gère pas comme une entreprise et un parcours individuel, aussi exceptionnel soit-il, ne peut servir de modèle pour tous.

Notre société n’est pas une holding, les citoyens ne sont pas des actionnaires

Une carte blanche de Bert Engelaar, président de la FGBT

Roland Duchâtelet a un problème avec la société : elle lui coûte trop cher. Dans l’interview (De Morgen), l’entrepreneur raconte qu’il ne possédait rien lorsqu’il s’est marié, qu’il travaillait pendant ses études et qu’il est devenu un entrepreneur à succès. Très bien. Mais une autobiographie n’est pas un modèle social.

« J’ai pu le faire, donc tout le monde le peut » : la formule paraît séduisante lorsqu’on est soi-même parvenu au sommet. La réussite devient un mérite individuel, l’échec une défaillance personnelle. L’origine sociale, la chance, la santé, l’éducation, le réseau, le fait d’avoir des parents avec ou sans argent disparaissent du tableau. Et l’inégalité finit ainsi par devenir la faute de ceux qui la subissent.

Lui-même a pu étudier dans une université subsidiée. Aujourd’hui, les autres n’auraient qu’à emprunter, « comme en Amérique ». Ce qui allait de soi pour vous devient soudain, pour la génération suivante, un luxe qu’elle doit financer elle-même.

L’interdiction du travail des enfants pourrait, selon lui, être levée à partir de 12 ans. Dans sa région, les employeurs doivent faire venir des Roumains, alors que les enfants pourraient « tout aussi bien cueillir des pommes et des poires ». Bien sûr qu’un enfant de 12 ans en est capable. La question n’est pas de savoir si les enfants peuvent travailler. La question est de savoir pourquoi nous avons décidé qu’ils ne devaient pas avoir à le faire. Le droit à l’éducation, aux loisirs, au développement et à la protection, vous vous souvenez ? Résoudre une pénurie de main-d’œuvre en faisant travailler des enfants de 12 ans n’est pas une idée révolutionnaire pour l’avenir. C’est une idée particulièrement ancienne à laquelle nous avons eu raison de renoncer.

Gains de productivité

Il y a ensuite l’IA. Des millions d’emplois seraient appelés à disparaître. C’est un débat que nous devons avoir. Mais il est absurde de prédire qu’il y aura bientôt moins de travail pour les adultes tout en proposant de mettre les enfants de 12 ans au travail. La question la plus importante est de savoir à qui profiteront les énormes gains de productivité générés par l’IA. Lorsque les machines prennent en charge une part croissante du travail, nous pouvons utiliser cette richesse pour avoir davantage de temps, un meilleur enseignement, de meilleurs soins et davantage de sécurité d’existence. Ou concentrer les bénéfices entre les mains d’un petit groupe de propriétaires et donner aux autres une somme d’argent pour qu’ils puissent continuer à consommer.

Le raisonnement sur l’école part lui aussi largement de sa propre expérience. Ses enfants et son petit-fils sont surdoués et s’ennuyaient à l’école. Mes propres fils aussi. Je sais donc que notre enseignement montre parfois ses limites à cet égard. Mais en conclure que l’enseignement secondaire devrait devenir facultatif est tout autre chose.

Pour certains enfants, l’école est ennuyeuse. Pour d’autres, c’est l’endroit où, pendant quelques heures, leur origine sociale ne détermine pas jusqu’où ils ont le droit de rêver. Un enfant a des parents très diplômés, un ordinateur et un réseau qui lui ouvre des portes. Un autre fait ses devoirs sur la table de la cuisine pendant que sa mère travaille en soirée. Donnez-leur à tous deux la même prétendue « liberté » et leurs chances resteront radicalement différentes.

Il en va de même des 8 euros de ticket modérateur chez le médecin qui, selon Duchâtelet, ne représentent pas grand-chose. Pour beaucoup de gens, 8 euros, c’est bel et bien de l’argent, qui s’ajoute au loyer, à l’énergie, à l’alimentation et aux médicaments. Celui qui n’a jamais besoin de compter jusqu’à la fin du mois devrait être prudent lorsqu’il décide de ce qui représente peu de choses pour les autres.

Mode d’emploi

C’est là que le bât blesse dans cette interview. Un homme qui a connu une réussite exceptionnelle transforme son parcours de vie exceptionnel en mode d’emploi valable pour tout le monde. Une société ne peut pas être organisée en fonction des exceptions. Tout le monde ne devient pas entrepreneur, tout le monde ne peut pas emprunter et tout le monde ne dispose pas d’un filet de sécurité financier lorsque quelque chose tourne mal. C’est précisément pour cette raison que les générations qui nous ont précédés ont construit la sécurité sociale, l’enseignement public, le droit du travail et des soins de santé accessibles.

Les idées exprimées sur la démocratie sont elles aussi hallucinantes. Les parlements seraient trop lents, Singapour serait un modèle et même la Chine serait une démocratie. Toujours la même idée : laissez les bonnes personnes décider et tout deviendra plus efficace. Une société n’est pas une holding. Les citoyens ne sont pas des actionnaires. Les enfants ne sont pas une réserve de main-d’œuvre bon marché.

Duchâtelet a bénéficié d’opportunités dans une société qui investissait dans l’enseignement, la recherche et les infrastructures, et il a su les saisir. Respect. Mais cette réussite ne vous donne pas le droit de décider que les autres n’ont désormais plus besoin de ces mêmes opportunités.

Un enfant de 12 ans n’a pas sa place dans un verger parce qu’un employeur ne trouve pas de cueilleurs de fruits. Un jeune ne devrait pas commencer ses études avec une montagne de dettes parce que ses parents n’ont pas les moyens de lui payer l’université. Une personne malade ne devrait pas reporter une visite chez le médecin parce que 8 euros semblent représenter peu de choses aux yeux de quelqu’un d’autre.

Le progrès, c’est faire en sorte que ceux qui viennent après nous aient davantage de chances. Pas leur présenter la facture des chances dont nous avons nous-mêmes bénéficié.

L’interview de Roland Duchâtelet dans De Morgen : « Qu’ils rêvent tant qu’ils veulent, mais pas avec mon argent »

Carte blanche de Bert Engelaar dans De Morgen : « Notre société n’est pas une holding, les citoyens ne sont pas des actionnaires »