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Loin de nous l’idée de banaliser la
souffrance de millions de gens sous le joug de la barbarie nazie
et sans aucun doute une visite du camp d’Auschwitz Birkenau
accompagnée de témoins survivants sus-cite des émotions,
crée un choc qu’aucun livre, qu’aucun film ne
peut transmettre.
Cependant,rester
au niveau de l’impact émotionnel est insuffisant, voire
même dangereux, comme le soulignent Rony Brauman et Eyal Sivan:
«Exposer
la souffrance, dit-on, ce serait commencer à la soulager,
montrer le crime contre l’humanité, ce serait déjà
le combattre. Ces clichés euphorisants élu-dent la
question de la responsabilité politique en substituant le
spectacle du malheur à la réflexion sur le mal. Quand
l’événement politique est réduit à
un fait divers pathétique, la pitié paralyse la pensée,
l’aspiration à la justice se dégrade en consolation
humanitaire. Là réside la banalisation du mal.»1Nous
n’avons pas la prétention d’être des historiens.
Nous ne sommes pas des historiens, nous sommes des syndicalistes
FGTB qui,avec ces «lunettes syndi-cales» percevons qu’Auschwitz
nous parle du pré-sent et nous dévoile une dimension
terrifiante de la modernité.
Le néo-libéralisme
n’est pas l’équivalent moderne du système
concentrationnaire nazi. Cependant, sans tomber dans un simplisme
dangereux,nous pouvons repérer des similitudes entre le système
économique dominant actuel et le système concentrationnaire
nazi d’hier.Voici quelques pistes de réflexion.
L’HOMME
N’EST PLUS UN SUJET, MAIS UN OBJET
L’univers
concentrationnaire déshumanise les déte-nus: l’ensemble
du système mis en place dans les camps a pour but de transformer
l’être humain en une «chose» (les nazis
appelaient les détenus des «stücke», des
pièces). A l’entrée des camps, rien n’appartient
plus aux détenus:les nazis les dépossè-dent
de tout ce qui fait leur humanité: leurs vête-ments,
chaussures, objets personnels, cheveux et jusqu’à leur
nom.Désormais,ils sont des numéros.
Aujourd’hui
l’homme ne compte que comme valeur marchande.Le terme «ressources
humaines» dans les entreprises a quelque chose de terrifiant:
le travailleur est réduit à une ressource dont on
tire un maximum de profit.
Il n’y
a plus de place pour le «social» dans les entre-prises.
Rentabilité et productivité sont les maîtres-mots
que les patrons martellent sans relâche. Si tu n’es
ni productif, ni rentable, tu seras condamné à l’exclusion.
Cela va de
pair avec un discours moralisateur,justi-fiant cette cruauté
économique, du style: «Tu es responsable de toi-même
et si tu ne peux pas trou-ver ta place dans l’espace économique
moderne, c’est de ta faute.»
L’ÉTAT
EST AVANT TOUT UN INSTRUMENT DE RÉPRESSION
La principale
mission de l’état nazi consiste à assurer l’ordre
et à organiser la répression de toute contestation
par le biais de l’armée,les services secrets (la Gestapo),
les milices (SS) et les camps de concentration.
Il est utile
de rappeler que les nazis,une fois au pou-voir en ’33, ouvrent
immédiatement des camps de concentration pour y enfermer
des opposants de tout bord.Le but est également de faire
peur,de tuer dans l’œuf, par l’exemple, toute velléité
de contestation et d’immobiliser ainsi la société
civile par la terreur.
Aujourd’hui
le système néo-libéral remet systéma-tiquement
en question ce que l’on appelle parfois l’état
social ou l’état-providence.
Les thèses
économiques de J.M.Keynes* confèrent à l’état
un rôle régulateur de distribution de riches-ses. Dans
cette optique, nous avons connu le déve-loppement des services
publics, de la législation sociale: droit du travail et droit
de la Sécurité Sociale.
Nous assistons
aujourd’hui au démantèlement pro-gressif des
Services Publics. Des partis politiques s’efforcent aussi
de détricoter la Sécurité Sociale et de déréguler
les droits des travailleurs.
En même
temps, nous constatons de la part de ces mêmes forces politiques
une volonté de renforcer et d’optimaliser les organes
de répression (réforme des polices).
Le risque serait
d’en revenir à la notion de l’état prévalant
au 19ème siècle, durant lequel le rôle de
l’état
se limitait à fournir une administration de base,à battre
monnaie et à maintenir l’ordre établi.
INTÉRIORISATION
DES VALEURS DU DOMINANT
Fait souvent ignoré, Auschwitz Birkenau
et les autres camps, étaient gérés par les
déportés eux-mêmes. Les kapos, prisonniers politiques
ou de droit commun,devaient assurer l’ordre à l’intérieur
des camps, alors que les SS n’y entraient que pour compter
les prisonniers et infliger des punitions exemplaires en cas de
troubles. Les prisonniers ont intériorisé cet état
de fait.
Aujourd’hui,une grande majorité de
personnes ont intégré, souvent sans même le
savoir, les valeurs du libéralisme.
D’un point de vue social, l’individualisme
forcené – à savoir que le chacun pour soi l’emporte
sur le col-lectif – tue la solidarité avec les plus
faibles et alloca-taires sociaux (chômeurs,malades,handicapés,…).
D’un point de vue économique, des travailleurs trouvent
même normal de privatiser les services publics,que la loi
du marché détermine toute notre vie,et acceptent ainsi
avec soumission la logique du grand capital.
Enfin,dans les entreprises,on instaure de nouvelles
formes d’organisation de travail qui poussent les travailleurs
à se surveiller mutuellement pour atteindre l’objectif
fixé par la direction (le profit maximal).
Ce système peut mener à l’exclusion
des travailleurs «non-rentables» (trop vieux, trop chers)
ou «non-productifs»(malades,handicapés) par les
travailleurs eux-mêmes.
A tous les niveaux de la société,les
voix de la contes-tation,les remises en question sont marginalisées
et refusées par la grande majorité. Dénoncer
l’injus-tice sociale, est dorénavant perçu comme
déran-geant et parler d’idéologies comme dépassé.
IMPRÉVISIBILITÉ
DE L’AVENIR
La réalité infernale des camps rend
impossible toute projection dans l’avenir, impossible d’imaginer
de quoi sera fait le lendemain: ordres et contrordres se succèdent,
permissions et interdictions changent du jour au lendemain. Les
détenus sont ainsi obli-gés de vivre au jour le jour,heure
par heure,minute par minute,c’est ce que l’on appelle
survivre.
Cette imprévisibilité, le «chaos»
organisé, est (cer-tes dans des proportions différentes)
instauré comme norme dans le monde économique d’aujourd’hui.
Dans une entreprise, une direction ne peut plus estimer à
quel niveau salarial, de productivité et de flexibilité
elle pourra garantir l’emploi et les conditions de travail.De
là naît la peur de perdre son travail, la peur de perdre
des avantages, la peur des autres … Quand une entreprise fait
de plantureux bénéfices,les travailleurs ne sont plus
à l’abri d’une restructuration, voire d’une
délocalisation pour augmenter plus encore les bénéfices.
Il n’y a pas de vision à long terme:
des décisions de redéploiment stratégique peuvent
être inversées du jour au lendemain suite p.ex.à
un crash boursier ou à une guerre.
Aujourd’hui ce «chaos» s’érige
en dogme.
De tous temps, l’absence de forme de loi
est vécue comme un désastre par les hommes. Car en
l’ab-sence de lois, il en subsistera toujours une: la loi
du plus fort.Et malheur aux vaincus!
Edouardo Lourenço dit à ce sujet:«Nous,nous
avons incorporé l’enfer au quotidien du plus fascinant
et atroce des siècles.(…) On peut discuter sur le point
de savoir si le désordre dans lequel nous sommes plongés
– de celui de la sphère économique à
celui de l’égalité et de l’éthique
– relève ou non, au sens propre, du chaos. Ce qui ne
fait pas de doute c’est que nous l’ha-bitons comme s’il
était la splendeur même.»2
SENTIMENT D’IMPUISSANCE
ET DE RÉSIGNATION
Le système nazi a engendré une résignation
telle chez les déportés que l’indifférence
du sort d’autrui touchait presque tout le monde.Il fallait
avant tout survivre.
Ce sentiment se retrouve maintenant dans le monde
du travail où l’injustice ne révolte plus grand
monde.Et lorsqu’une restructuration est annoncée,
d’aucuns espèrent seulement ne pas figurer
sur la liste.
En conclusion, on peut dire que, comme à Ausch-witz,ce qui
est a-normal est devenu la norme. Le contraire des idéaux
de justice, d’égalité, de liberté et
de solidarité forment maintenant le cadre de notre vie.
Que faire? Subir? Ne rien faire?
Certes non. Il nous faut rester conséquent dans notre analyse
et pour commencer, oser s’opposer, oser dire NON: REFUSER
L’INHUMAIN, L’INTO-LERABLE,TOUJOURS ET PARTOUT.
Ensuite avec d’autres syndicalistes,avec des gens de gauche
il faut travailler à la recherche d’une alternative
de gauche.
Il y a à l’heure actuelle une grande indifférence,
voire un rejet du pouvoir politique,qui n’est pas nécessairement
de l’indifférence vis-à-vis de la politique
en général.
Or, le débat politique actuel tend à l’indifférencia-tion
entre droite et gauche, autrement dit au droi-tisme de la classe
politique – l’indifférenciation gauche/droite
relevant d’un discours et d’une pra-tique de droite
–, la droite ayant à cœur de ne pas apparaître
comme un parti, mais comme ce qui est «naturel» et au-dessus
de toute opposition d’inté-rêts.Rien d’étonnant,dès
lors,que beaucoup soient indifférents à l’avènement
de la gauche ou de la droite au pouvoir. Rien d’étonnant
non plus à ce que la logique du «vote utile»
ne fonctionne pas: quelle utilité peut-il y avoir à
voter pour un parti de gauche qui n’est pas réellement
de gauche, lors-qu’on est de gauche?
Les gouvernements européens en place ne font même
plus de politique.Faire de la politique – pour rappel –
c’est relever les problèmes dans la société
et tenter d’y apporter des solutions. Aujourd’hui, on
ne fait pas cela: on «communique», on «parle»
et si cette méthode ne plaît pas à l’électeur,
on lui fait la morale en disant que finalement «c’est
la faute au citoyen».
Certes,le citoyen n’a pas le droit de démissionner
et de laisser la gestion de la société «aux
autres». Mais c’est justement quand le citoyen se mobilise,
se bouge, que la classe politique lui fait la leçon: attention
à la dérive populiste, au gauchisme, c’est plus
compliqué que tu ne le penses, laisse ça aux spécialistes
… Face à l’indifférence, face aux dérives
néo-libérales, face au droitisme de la classe politique,
il faut recomposer une «gauche de gauche».
Non une gauche qui se contente de gérer les problè-mes
sociaux engendrés par l’économie capitaliste,
mais une gauche qui prend parti contre le capita-lisme.Le clivage,la
distinction gauche/droite n’a en effet de sens que face à
l’idéologie capitaliste. Il s’agit donc concrètement
de faire barrage à la domination capitaliste autant que possible.
Cela va de pair avec le renforcement du rapport de forces des dominés
face aux dominants.Et,sans doute,le syndi-calisme est-il la dernière
expression collective,le der-nier rempart de libertés face
à cette domination.**
Le tout, camarades, c’est de ne jamais se résigner,
car de la résignation à la complicité, il n’y
a qu’un pas,vite franchi!
Pour terminer,les paroles de René Raindorf,témoin
survivant d’Auschwitz, doivent rester comme une petite flamme
vive dans nos esprits: «Battez-vous pour la liberté,
battez-vous pour ren-forcer la démocratie, battez-vous contre
tous les nationalismes chauvins. Vous devez participer à
la démocratie de votre pays, de votre commune, de votre école,
de votre mouvement. La liberté n’est jamais donnée,
elle exige un combat permanent, une vigilance de tous les instants.
C’est une bataille qu’il faut mener. Ne pas la mener,
c’est la perdre sûrement.Il faut la mener par tous les
moyens et ils sont nombreux: manifester, faire circuler des péti-tions,
entrer en contact avec un député, s’informer,
lire,analyser et rechercher des solutions…Vous êtes
les seuls artisans de l’expression démocratique, et
sans vous il n’y a pas de démocratie.»3
Baudouin FERRANT Secrétaire
Centrale Alimentation-Horeca-Services
Section de Bruxelles
VISAGE FRACASSÉ
Mes vifs remerciements
vont aux camarades-citoyennes Myriam Akhaloui et Sylviane Petit
pour l’aide apportée à l’écriture
de ce texte.
Je me suis largement
inspiré d’une remarquable synthèse écrite
par Myriam de nos travaux lors de la formation à Borzée
en 2000-2001.
Pour sa part,Sylviane
a relu ce texte et ses remarques l’ont
rendu plus clair et pédagogique.
* John Maynard Keynes,économiste
(1883-1946) et financier britannique dont la doctrine a eu une considérable
influence sur les politiques du 20ème siècle.
** Preuve,s’il
en faut,que le syndicalisme n’est pas indifférent au
monde capitaliste,la détermination que ce dernier met partout
et de tous temps à le marginaliser,le briser, le criminaliser
ou le ‘technocratiser’…
1 Eloge de la désobéissance
– A propos d’un «spécialiste» Adolf
Eichmann.
Par Rony Brauman et Eyal
Sivan.Editions «Le Pommier»,
1999 p.100.
2 La Splendeur du chaos.Par
Edouardo Lourenço. Editions «L’Escampette»,2002
p.14-15.
3 Futur Antérieur.L’»Auffang-Lager»
de Breendonk et l’univers concentrationnaire nazi.(1933-1945)
Par des élèves de l’Institut Sainte-Marie de
La Louvière. Editions «Christian Frisch».1993
p.126-127
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