Retour à la home page >  Liberté et Tolérance > Auschwitz nous parle d'aujourd'hui ...
<< Page Précédente

 

Une question, lancinante, revient après chaque visite du camp ou après chaque rencontre avec un témoin survivant: pourquoi, comment cela a-t-il pu se produire? On dit «indicible» et, paradoxalement, on ne cesse d’en parler. On dit «inconcevable» et pourtant cela a été conçu par des êtres humains à un moment donné de l’histoire.

L’entreprise nazie est un fait historique que les historiens continuent à analyser, et ce fait historique constitue définitivement une partie de l’expérience humaine collective.

Loin de nous l’idée de banaliser la souffrance de millions de gens sous le joug de la barbarie nazie et sans aucun doute une visite du camp d’Auschwitz Birkenau accompagnée de témoins survivants sus-cite des émotions, crée un choc qu’aucun livre, qu’aucun film ne peut transmettre.

Cependant,rester au niveau de l’impact émotionnel est insuffisant, voire même dangereux, comme le soulignent Rony Brauman et Eyal Sivan:

«Exposer la souffrance, dit-on, ce serait commencer à la soulager, montrer le crime contre l’humanité, ce serait déjà le combattre. Ces clichés euphorisants élu-dent la question de la responsabilité politique en substituant le spectacle du malheur à la réflexion sur le mal. Quand l’événement politique est réduit à un fait divers pathétique, la pitié paralyse la pensée, l’aspiration à la justice se dégrade en consolation humanitaire. Là réside la banalisation du mal.»1Nous n’avons pas la prétention d’être des historiens. Nous ne sommes pas des historiens, nous sommes des syndicalistes FGTB qui,avec ces «lunettes syndi-cales» percevons qu’Auschwitz nous parle du pré-sent et nous dévoile une dimension terrifiante de la modernité.

Le néo-libéralisme n’est pas l’équivalent moderne du système concentrationnaire nazi. Cependant, sans tomber dans un simplisme dangereux,nous pouvons repérer des similitudes entre le système économique dominant actuel et le système concentrationnaire nazi d’hier.Voici quelques pistes de réflexion.

L’HOMME N’EST PLUS UN SUJET, MAIS UN OBJET

L’univers concentrationnaire déshumanise les déte-nus: l’ensemble du système mis en place dans les camps a pour but de transformer l’être humain en une «chose» (les nazis appelaient les détenus des «stücke», des pièces). A l’entrée des camps, rien n’appartient plus aux détenus:les nazis les dépossè-dent de tout ce qui fait leur humanité: leurs vête-ments, chaussures, objets personnels, cheveux et jusqu’à leur nom.Désormais,ils sont des numéros.

Aujourd’hui l’homme ne compte que comme valeur marchande.Le terme «ressources humaines» dans les entreprises a quelque chose de terrifiant: le travailleur est réduit à une ressource dont on tire un maximum de profit.

Il n’y a plus de place pour le «social» dans les entre-prises. Rentabilité et productivité sont les maîtres-mots que les patrons martellent sans relâche. Si tu n’es ni productif, ni rentable, tu seras condamné à l’exclusion.

Cela va de pair avec un discours moralisateur,justi-fiant cette cruauté économique, du style: «Tu es responsable de toi-même et si tu ne peux pas trou-ver ta place dans l’espace économique moderne, c’est de ta faute.»

L’ÉTAT EST AVANT TOUT UN INSTRUMENT DE RÉPRESSION

La principale mission de l’état nazi consiste à assurer l’ordre et à organiser la répression de toute contestation par le biais de l’armée,les services secrets (la Gestapo), les milices (SS) et les camps de concentration.

Il est utile de rappeler que les nazis,une fois au pou-voir en ’33, ouvrent immédiatement des camps de concentration pour y enfermer des opposants de tout bord.Le but est également de faire peur,de tuer dans l’œuf, par l’exemple, toute velléité de contestation et d’immobiliser ainsi la société civile par la terreur.

Aujourd’hui le système néo-libéral remet systéma-tiquement en question ce que l’on appelle parfois l’état social ou l’état-providence.

Les thèses économiques de J.M.Keynes* confèrent à l’état un rôle régulateur de distribution de riches-ses. Dans cette optique, nous avons connu le déve-loppement des services publics, de la législation sociale: droit du travail et droit de la Sécurité Sociale.

Nous assistons aujourd’hui au démantèlement pro-gressif des Services Publics. Des partis politiques s’efforcent aussi de détricoter la Sécurité Sociale et de déréguler les droits des travailleurs.

En même temps, nous constatons de la part de ces mêmes forces politiques une volonté de renforcer et d’optimaliser les organes de répression (réforme des polices).

Le risque serait d’en revenir à la notion de l’état prévalant au 19ème siècle, durant lequel le rôle de

l’état se limitait à fournir une administration de base,à battre monnaie et à maintenir l’ordre établi.

INTÉRIORISATION DES VALEURS DU DOMINANT

Fait souvent ignoré, Auschwitz Birkenau et les autres camps, étaient gérés par les déportés eux-mêmes. Les kapos, prisonniers politiques ou de droit commun,devaient assurer l’ordre à l’intérieur des camps, alors que les SS n’y entraient que pour compter les prisonniers et infliger des punitions exemplaires en cas de troubles. Les prisonniers ont intériorisé cet état de fait.

Aujourd’hui,une grande majorité de personnes ont intégré, souvent sans même le savoir, les valeurs du libéralisme.

D’un point de vue social, l’individualisme forcené – à savoir que le chacun pour soi l’emporte sur le col-lectif – tue la solidarité avec les plus faibles et alloca-taires sociaux (chômeurs,malades,handicapés,…). D’un point de vue économique, des travailleurs trouvent même normal de privatiser les services publics,que la loi du marché détermine toute notre vie,et acceptent ainsi avec soumission la logique du grand capital.

Enfin,dans les entreprises,on instaure de nouvelles formes d’organisation de travail qui poussent les travailleurs à se surveiller mutuellement pour atteindre l’objectif fixé par la direction (le profit maximal).

Ce système peut mener à l’exclusion des travailleurs «non-rentables» (trop vieux, trop chers) ou «non-productifs»(malades,handicapés) par les travailleurs eux-mêmes.

A tous les niveaux de la société,les voix de la contes-tation,les remises en question sont marginalisées et refusées par la grande majorité. Dénoncer l’injus-tice sociale, est dorénavant perçu comme déran-geant et parler d’idéologies comme dépassé.

IMPRÉVISIBILITÉ DE L’AVENIR

La réalité infernale des camps rend impossible toute projection dans l’avenir, impossible d’imaginer de quoi sera fait le lendemain: ordres et contrordres se succèdent, permissions et interdictions changent du jour au lendemain. Les détenus sont ainsi obli-gés de vivre au jour le jour,heure par heure,minute par minute,c’est ce que l’on appelle survivre.

Cette imprévisibilité, le «chaos» organisé, est (cer-tes dans des proportions différentes) instauré comme norme dans le monde économique d’aujourd’hui. Dans une entreprise, une direction ne peut plus estimer à quel niveau salarial, de productivité et de flexibilité elle pourra garantir l’emploi et les conditions de travail.De là naît la peur de perdre son travail, la peur de perdre des avantages, la peur des autres … Quand une entreprise fait de plantureux bénéfices,les travailleurs ne sont plus à l’abri d’une restructuration, voire d’une délocalisation pour augmenter plus encore les bénéfices.

Il n’y a pas de vision à long terme: des décisions de redéploiment stratégique peuvent être inversées du jour au lendemain suite p.ex.à un crash boursier ou à une guerre.

Aujourd’hui ce «chaos» s’érige en dogme.

De tous temps, l’absence de forme de loi est vécue comme un désastre par les hommes. Car en l’ab-sence de lois, il en subsistera toujours une: la loi du plus fort.Et malheur aux vaincus!

Edouardo Lourenço dit à ce sujet:«Nous,nous avons incorporé l’enfer au quotidien du plus fascinant et atroce des siècles.(…) On peut discuter sur le point de savoir si le désordre dans lequel nous sommes plongés – de celui de la sphère économique à celui de l’égalité et de l’éthique – relève ou non, au sens propre, du chaos. Ce qui ne fait pas de doute c’est que nous l’ha-bitons comme s’il était la splendeur même.»2

SENTIMENT D’IMPUISSANCE ET DE RÉSIGNATION

Le système nazi a engendré une résignation telle chez les déportés que l’indifférence du sort d’autrui touchait presque tout le monde.Il fallait avant tout survivre.

Ce sentiment se retrouve maintenant dans le monde du travail où l’injustice ne révolte plus grand monde.Et lorsqu’une restructuration est annoncée,

d’aucuns espèrent seulement ne pas figurer sur la liste.

En conclusion, on peut dire que, comme à Ausch-witz,ce qui est a-normal est devenu la norme. Le contraire des idéaux de justice, d’égalité, de liberté et de solidarité forment maintenant le cadre de notre vie.

Que faire? Subir? Ne rien faire?

Certes non. Il nous faut rester conséquent dans notre analyse et pour commencer, oser s’opposer, oser dire NON: REFUSER L’INHUMAIN, L’INTO-LERABLE,TOUJOURS ET PARTOUT.

Ensuite avec d’autres syndicalistes,avec des gens de gauche il faut travailler à la recherche d’une alternative de gauche.

Il y a à l’heure actuelle une grande indifférence, voire un rejet du pouvoir politique,qui n’est pas nécessairement de l’indifférence vis-à-vis de la politique en général.

Or, le débat politique actuel tend à l’indifférencia-tion entre droite et gauche, autrement dit au droi-tisme de la classe politique – l’indifférenciation gauche/droite relevant d’un discours et d’une pra-tique de droite –, la droite ayant à cœur de ne pas apparaître comme un parti, mais comme ce qui est «naturel» et au-dessus de toute opposition d’inté-rêts.Rien d’étonnant,dès lors,que beaucoup soient indifférents à l’avènement de la gauche ou de la droite au pouvoir. Rien d’étonnant non plus à ce que la logique du «vote utile» ne fonctionne pas: quelle utilité peut-il y avoir à voter pour un parti de gauche qui n’est pas réellement de gauche, lors-qu’on est de gauche?

Les gouvernements européens en place ne font même plus de politique.Faire de la politique – pour rappel – c’est relever les problèmes dans la société et tenter d’y apporter des solutions. Aujourd’hui, on ne fait pas cela: on «communique», on «parle» et si cette méthode ne plaît pas à l’électeur, on lui fait la morale en disant que finalement «c’est la faute au citoyen».

Certes,le citoyen n’a pas le droit de démissionner et de laisser la gestion de la société «aux autres». Mais c’est justement quand le citoyen se mobilise, se bouge, que la classe politique lui fait la leçon: attention à la dérive populiste, au gauchisme, c’est plus compliqué que tu ne le penses, laisse ça aux spécialistes … Face à l’indifférence, face aux dérives néo-libérales, face au droitisme de la classe politique, il faut recomposer une «gauche de gauche».

Non une gauche qui se contente de gérer les problè-mes sociaux engendrés par l’économie capitaliste, mais une gauche qui prend parti contre le capita-lisme.Le clivage,la distinction gauche/droite n’a en effet de sens que face à l’idéologie capitaliste. Il s’agit donc concrètement de faire barrage à la domination capitaliste autant que possible. Cela va de pair avec le renforcement du rapport de forces des dominés face aux dominants.Et,sans doute,le syndi-calisme est-il la dernière expression collective,le der-nier rempart de libertés face à cette domination.**

Le tout, camarades, c’est de ne jamais se résigner, car de la résignation à la complicité, il n’y a qu’un pas,vite franchi!

Pour terminer,les paroles de René Raindorf,témoin survivant d’Auschwitz, doivent rester comme une petite flamme vive dans nos esprits: «Battez-vous pour la liberté, battez-vous pour ren-forcer la démocratie, battez-vous contre tous les nationalismes chauvins. Vous devez participer à la démocratie de votre pays, de votre commune, de votre école, de votre mouvement. La liberté n’est jamais donnée, elle exige un combat permanent, une vigilance de tous les instants. C’est une bataille qu’il faut mener. Ne pas la mener, c’est la perdre sûrement.Il faut la mener par tous les moyens et ils sont nombreux: manifester, faire circuler des péti-tions, entrer en contact avec un député, s’informer, lire,analyser et rechercher des solutions…Vous êtes les seuls artisans de l’expression démocratique, et sans vous il n’y a pas de démocratie.»3

Baudouin FERRANT Secrétaire
Centrale Alimentation-Horeca-Services Section de Bruxelles

VISAGE FRACASSÉ

Mes vifs remerciements vont aux camarades-citoyennes Myriam Akhaloui et Sylviane Petit pour l’aide apportée à l’écriture de ce texte.

Je me suis largement inspiré d’une remarquable synthèse écrite par Myriam de nos travaux lors de la formation à Borzée en 2000-2001.

Pour sa part,Sylviane a relu ce texte et ses remarques l’ont

rendu plus clair et pédagogique.

* John Maynard Keynes,économiste (1883-1946) et financier britannique dont la doctrine a eu une considérable influence sur les politiques du 20ème siècle.

** Preuve,s’il en faut,que le syndicalisme n’est pas indifférent au monde capitaliste,la détermination que ce dernier met partout et de tous temps à le marginaliser,le briser, le criminaliser ou le ‘technocratiser’…

1 Eloge de la désobéissance – A propos d’un «spécialiste» Adolf Eichmann.

Par Rony Brauman et Eyal Sivan.Editions «Le Pommier»,

1999 p.100.

2 La Splendeur du chaos.Par Edouardo Lourenço. Editions «L’Escampette»,2002 p.14-15.

3 Futur Antérieur.L’»Auffang-Lager» de Breendonk et l’univers concentrationnaire nazi.(1933-1945) Par des élèves de l’Institut Sainte-Marie de La Louvière. Editions «Christian Frisch».1993 p.126-127

<< Page Précédente

 
Back to top